Ramiro Sergio et Rolando mes amis mineurs m’ont invité à retourner visiter leur mine comme je l’avais fait l’an dernier à la même époque. Je rencontre tout d’abord le syndicat des mineurs à La Paz pour présenter mon projet de reportage et obtenir leur autorisation d’entrer dans la mine pendant le travail des mineurs, de filmer, d’assister le jeudi soir aux cérémonies d’hommage qu’ils appellent Wajta, et d’accompagner le vendredi à l’intérieur de la mine le sacrifice du lama. Tout cela à condition de pouvoir rencontrer les mineurs musiciens et les interviewer sur leurs pratiques musicales.


La route :

En ce lundi 28 juillet, nous voilà partis en 4/4 sur cette route incroyable qui après avoir quitté l’axe principal La Paz- lac Titicaca, s’engage petit à petit dans une montée interminable qui mène à la mine.

Les paysages sont somptueux, nous traversons successivement trois lagunes qui sont chacune d’une couleur différente, la dernière totalement turquoise due à des éléments minéraux qui modifie la composition de l’eau. Nous croisons sur la route un troupeau de lamas qui ne se déplacent pas pour nous laisser passer. C’est l’occasion de réaliser de superbes photos de ces animaux paisibles qui sont le seul élevage possible à ces altitudes. Très rapidement nous dépassons les 4500 mètres et après 6heures de route très inconfortables sur des chemin empierrés dans un désert minéral, nous atteignons enfin le campement de Mina Fabulosa à 4650 mètres d’altitude.



J’avais convenu avec le président du syndicat de pouvoir arriver suffisamment tôt le lundi pour pouvoir entrer dans la mine et filmer le travail. Mon guide, un jeune mineur prénommé Elizardo, m’attend et je pénètre avec lui dans le « socavon », le tunnel de la mine. Nous marchons environ 600 mètres pour rejoindre les mineurs qui sont déjà au travail.
J’ai la chance de rencontrer une équipe de jeunes qui sont très ouverts et accueillant, ils s’appellent « Los diamantes », cela veut tout dire …. Quand j’arrive, ils me demandent de les accompagner. J’observe et je filme alors le travail de perforation de la roche avec une énorme machine qui pèse plus de 20 kilos maniée par un jeune costaud qui utilise une énorme mèche de plus d’un mètre de long. Un vacarme assourdissant, beaucoup de poussière évidemment, les mineurs se protègent comme ils peuvent mais je pense terriblement à leurs conditions de travail et aux risques qu’ils encourent. On sait en effet fort bien que la plupart mourront très jeunes de silicose, c’est-à-dire un encombrement des poumons à cause de la poussière de roche. Une fois les trous effectués, ils placent des bâtons de dynamite.  Nous reculons tous pendant les cinq minutes de battement données par la mèche, nous entendons alors plusieurs explosion sourdes. Il faudra attendre une bonne heure pour que poussière et poudre s’estompent grâce au système de ventilation installé.

Il leur faut ensuite récupérer toute la roche tombée,  ils appellent cela « la carga » (la charge),  ils la placent dans des wagonnets, nous sommes dans une mine très ancienne datant d’il y a plus d’un siècle, on se croirait dans Indiana Jones.

Pendant la longue pause en attendant que les poussières se ventilent, nous avons l’occasion de parler avec les mineurs.  Je les interroge longuement et ils répondent volontiers à mes questions sur l’ancienneté de la mine, leur présence, leur apprentissage, les cours de l’étain qui aujourd’hui leur permettent une activité relativement lucrative d’après ce qu’ils me disent. Aussi sur les risques inéluctables liés à leur activité.

Pendant la pause et pendant toute la journée de travail, tous mâchent la fameuse feuille de coca qui leur sert de coupe-faim, les protège du froid et leur permet de supporter la difficulté de la tâche.
Je ressors de cette visite impressionné par la difficulté de leur travail, les risques qu’ils prennent et surtout de leur certitude de n’avoir comme unique activité possible que celle-ci car ils sont nés là.
Ils me confirment l’aspect temporaire de leur activité car les 60 mineurs sociétaires sont répartis en trois groupes qui ne travaillent ici que 10 jours par rotation.


Le traitement du minerai :

Le lendemain, il était convenu que j’accompagne le travail de traitement du minerai.  Il s’agit pour eux, aidés également par les femmes appelées « palliris »,  de trier le minerai, de le broyer  avec des machines, puis de casser les petits morceaux au marteau, de façon à extraire l’étain qui sera ensuite lavé pour le récupérer par décantation.

Dernière opération, il faudra le faire sécher sur une immense plaque en tôle sous laquelle ils allument un immense brasier de façon à le faire sécher. L’étain est évidemment vendu avec un taux d’humidité normalisé et le prix aujourd’hui leur paraît relativement correct puisqu’il est de 10 dollars la livre.
Les réunions des sociétaires :

Le lendemain mercredi, les mineurs ont réunion à la mode locale, c’est-à-dire que la réunion ne prendra fin que lorsque quiconque a  quelque chose à dire aura pu s’exprimer. La réunion durera en fait de 9h le matin jusqu’à minuit le soir.

N’étant pas invité, j’en profite pour réaliser différentes interviews du professeur et de la professeur de l’école, du médecin affecté à la mine ainsi que des familles de résidents qui ne sont pas sociétaires. J’apprends ainsi que certains mineurs sont simplement employés dans la mine et qu’ils touchent la moitié des bénéfices, l’autre moitié revenant aux mineurs sociétaires.
Je rencontre également l’instituteur qui me fait un bilan du projet d’un poulailler qui a été financé par une association française, activité qui a un but pédagogique de responsabiliser les enfants et leur permettre aussi ainsi qu’aux parents d’élèves de tirer quelques ressources financières de la vente des œufs des poules.
Chasse à la « vizcacha » :

Le lendemain comme pour se faire pardonner de m’avoir un peu abandonné la veille, Ramiro me propose de m’emmener ans la montagne visiter des lagunes où ils ont un projet de captation d’eau pour améliorer la qualité de celle-ci pour le village. Ramiro emmène un vieux fusil qu’il a hérité de son père, un 22 long rifle grâce auquel il a l’intention de tuer quelques « vizcachas »,  sorte de gros lièvres sauvages de la montagne semblables à nos marmottes des Alpes mais un peu plus petits que ces dernières.
Nous voilà partis chacun avec un petit sac à dos pour le pique-nique, la vue est superbe, c’est un paysage minéral, grand soleil, nous visitons successivement plusieurs lagunes, c’est merveilleux. Après quelques tirs infructueux, Ramiro se rappelle que chaque fois qu’il démonte le fusil, la mire est déréglée.  Nous nous arrêtons donc, posons le fusil sur une grosse pierre et tentons pendant une bonne heure de faire coïncider le canon et la mire. Ce n’est pas chose facile car nous devons viser une fleur jaune que nous avons collée comme nous avons pu sur une roche à une vingtaine de mètres. Et heureusement que j’avais par hasard pour seul outil pour régler la mire, une petite cuillère dans mon sac à dos. Évidemment une fois réglé, le fusil est bien plus efficace et en quelques tirs Ramiro a la chance de tuer trois gros lièvres. Il est tout fier de m’expliquer que j’aurai le grand plaisir de goûter enfin à la fameuse « vizcacha » des montagnes.


Les cérémonies d’exorcisation du mal :

Nous rentrons en fin d’après-midi, la brume tombe, ce soir il y aura la cérémonie orchestrée par le maestro le « yatiri »  venu de La Paz pour conjurer le mauvais sort et attirer la chance et la réussite sur les mineurs.
Cette cérémonie à laquelle j’avais déjà assisté l’an dernier avec mes amis Dominique et Angel, est étonnante.  De 20h environ jusqu’à 1h du matin, le maître de cérémonie va patiemment préparer pour chacun des participants (environ 80 personnes incluant les sociétaires et certaines femmes), une offrande dans laquelle il place des confiseries, cigarettes, alcool et feuille de coca. Il va remettre à chacun des participants cette petite offrande qui est censée sortir de chaque individu tout le mal, les mauvaises pensées,  les sentiments négatifs. En fin de soirée il reprendra cette offrande à chaque participant tout en leur donnant sa bénédiction et ira ensuite accompagné de quelques aides, les brûler très tard dans la nuit très loin de la mine de façon à en éloigner le mal.
Attirer le bon sort sur tous :

Le lendemain matin vers 9h, nouveau rendez-vous avec le maître de cérémonie qui cette fois-ci va préparer 14 offrandes collectives destinés à être présentées et brûlées dans 14 endroits différents de pendant la journée.

La cérémonie dure quelques heures, chacun est censé venir nourrir les offrandes en déposant des bonbons, de l’alcool, de la coca, des cigarettes. C’est ce que l’on appelle la procédure de libation, la « challa »,  chacun venant arroser les offrandes avec du vin et de l’alcool. Le but de ces offrandes est d’attirer le bon sort, la chance, la réussite, sur la mine et sur chacun des endroits.

Chacune des offrandes sera emmenée par un groupe de mineurs dans un endroit différent et à la même heure (en l’occurrence 13h),  elles seront brûlées pour emmener vers le ciel ces présents destinés à attirer les bonnes grâces des dieux. Il s’agit en l’occurrence de plusieurs divinités qui sont les montagnes environnantes, le soleil, la lune, la terre dite « Pachamama » et l’eau, c’est-à-dire les éléments naturels qui assurent la survie des êtres humains.


Le sacrifice du lama :

J’avais demandé aux dirigeants la permission d’entrer dans la mine avec l’équipe des dirigeants pour le sacrifice du lama. Tout d’abord à côté de leur local, ils ont fait boire du vin de force au lama. Tout en prenant mes photos, j’ai souri un moment car je me suis rendu compte que c’était le médecin qui enfonçait le goulot de la bouteille dans la gueule de l’animal. Sans doute mieux valait t-il faire confiance à un spécialiste des soins …
Ensuite ils ont longuement décoré l’animal avec des laines de couleur et chacun a ensuite voulu se faire prendre en photo à côté de lui.
L’instant fatidique est arrivé. L’un des mineurs a fait entrer le lama dans la mine et l’ensemble de l’équipe a suivi. Ils se sont arrêtés à côté de l’endroit où siège le diable de la mine et ont constitué méticuleusement un petit bûcher avec des morceaux de bois pour pouvoir ensuite brûler l’offrande. Le lama était tranquille, sans doute assommé par l’alcool qu’il avait dû ingurgiter.

Ils l’ont alors couché à terre, ensuite le maître de cérémonie a réclamé à un assistant le couteau que celui-ci n’arrivait  pas à trouver. Il lui  a enfin tendu un vieux couteau mal aiguisé avec lequel le sorcier a égorgé l’animal.  Ils ont scrupuleusement recueilli le sang dans une écuelle. Ensuite, tout est allé très vite, en quelques secondes, je ne sais pas comment il a fait, le maître a retiré le cœur du corps de l’animal, il est alors apparu à tous les mains en coupe avec le cœur à l’intérieur qui palpitait encore. Il a fait passer très rapidement le cœur palpitant à chacun des membres de façon à attirer vers eux les bons sorts de la mine. Il a ensuite placé le cœur qui palpitait encore au sommet de l’offrande pour ensuite y mettre le feu. Ils m’ont expliqué que cette tradition de sacrifice est ancestrale, il s’agit d’offrir au diable une vie animale pour qu’il ne prenne pas de vie humaine pendant le travail des mineurs tout au long de l’année, une sorte de troc en quelque sorte. C’est à la fois barbare et touchant de voir et d’assister à cette croyance, de voir ce cœur vivant donné en offrande encore palpitant  aux dieux de la mine. Ensuite tout est allé très vite, ils ont mis le feu au petit bûcher pour que les offrandes partent vers le dieu de la mine et à cause de la fumée qui a très vite envahi les galeries, il a fallu faire machine arrière.
Nous sommes alors retournés à l’endroit de repos des mineurs qui ont bu quantité de bière en faisant tourner un verre commun. Pendant ce temps, certains mineurs préparaient des demi-bâtons de dynamite qu’ils allaient faire ensuite exploser à l’extérieur pour signifier à l’ensemble de la communauté la fin de la cérémonie.


Musique traditionnelle, la « tarqueada » :

Vers 17h, le soleil commençait à décliner, il faisait froid mais les mineurs pendant que certains faisait exploser les bâtons de dynamite ont continué à boire quelques bières avant de remonter vers le local. Tout en les accompagnant, j’ai entendu quelques notes de musique et ai reconnu immédiatement le son strident de ces grosses flûtes en bois sculpté avec un sifflet. Malgré l’altitude et mon essoufflement,  j’ai grimpé à toute vitesse la colline pour voir arriver au tournant de la route un groupe de mineurs avec leurs casques et leur harnachement, en train de jouer cette musique si particulière. Quelle émotion, je reconnus parmi les mineurs mon ami Ramiro qui avait tenu parole et avait donc réussi à réunir ses amis pour qu’ils puissent honorer ma présence et jouer leur musique traditionnelle.
Nous sommes montés tous ensemble lentement vers le campement et là, à côté du local ou à l’intérieur, les mineurs s’en sont donné à cœur joie pour jouer ces musiques, chacun tentant de se remémorer un air que les autres pourraient connaître…
Mais la cérémonie n’était pas terminée car le maître devait être encore pratiquer une dernière offrande devant le local et bénir l’ensemble de l’Assemblée avant de clôturer la cérémonie. Il a appelé chacun des participants pour le bénir et lui attacher au poignet droit un petit bout de ficelle matérialisant le bon sort qu’il demandait pour l’année à venir. Ensuite pour clôturer la cérémonie, il a mis le feu au petit bucher pour envoyer vers le ciel cette demande de protection aux dieux locaux que sont les montagnes, le ciel, l’eau, la terre, le soleil et la lune.
La journée avait été chargée et il faisait très froid, nous sommes rentrés au campement pendant que les mineurs continuaient leurs libations dans leur local.  Comme notre chauffeur avait un petit peu participé à ces réjouissances, nous avons convenu de ne pas voyager de nuit et d’attendre le lendemain pour rouler tranquille pendant la journée.


Bilan :

Cette semaine fut mémorable déjà au plan d des événements traditionnel auxquels j’ai pu assister, cérémonie, hommage, sacrifice, libation.
Ensuite elle a été riche en rencontres humaines car j’ai pu partager la vie de ces mineurs, de cette communauté dans laquelle certains vivent en permanence toute l’année à 4650 mètres d’altitude.
Par contre, j’ai pu me poser pas mal de questions sur la précarité des conditions de vie. Ils m’avaient attribué une minuscule chambre avec une petite porte en bois qui donnait directement sur l’extérieur.  Les sanitaires étaient dans un état déplorable, des fuites d’eau et pas de douche et de toute façon une eau glacée. Comment font donc ceux qui résident en permanence, les familles des mineurs et également le médecin et les enseignants? à mes questions ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas se doucher dans les sanitaires et qu’ils se débrouillaient en faisant chauffer de l’eau sur le réchaud à gaz et avec une grande bassine pour leurs ablutions.
Cette semaine a été difficile pour moi, l’altitude, le froid terrible aussi bien de jour comme de nuit, la nuit était vraiment très difficile à supporter, pas de chauffage, pas de confort dans la chambre, pas de possibilité d’une bonne douche chaude.  J’ai vraiment pu partager pendant une semaine entière les conditions de vie des mineurs, me rendre compte de la difficulté de leur existence.

Heureusement qu’à mes questions sur l’aspect financier de leur activité, ils ont répondu qu’ils avaient l’impression qu’elle était plutôt lucrative bien qu’étant extrêmement aléatoire puisque liée à la chance de découvrir ou non des veines de minerai d’étain.
Remerciements :

Merci en tout cas à ces mineurs pour leur accueil, à leurs dirigeants pour la compréhension de mon projet.

Merci à mes amis Ramiro Rolando et Sergio pour leur camaraderie et leur hospitalité, merci à Yolanda et Rosalia pour les repas chaud et généreux qui m’ont permis de supporter les conditions de vie plutôt difficiles pour un Breton vivant au niveau de la mer…
Je rentre avec quantité de superbes photos et de vidéos autant de l’année dernière que de cette année et leur ai promis à tous de réaliser le meilleur documentaire possible sur leur vie leur activité et leur si belle région.
J’espère que ce témoignage vous permettra d’avoir une pensée pour ces mineurs qui risquent leur vie et vivent dans des conditions extrêmement difficiles pour extraire les minéraux qui sont utiles à notre industrie et la fabrication de la plupart de nos produits de consommation courante.