Pitchanaki, Pérou  le 8 août 2011

a_Ubicacion_geografica_Coop_CEPROAP.jpg« Ce lundi 8 août, je me déplace à Pitchanaki, ville nouvelle construite il y a une trentaine d’années autour de la production de fruits et de café, à environ deux heures de route de La Merced, dans la « selva central » du Pérou.

e_Dona_Elisabeth_Junco.jpgJ’ai rendez-vous avec Dona Elisabeth Junco, gérante d’une coopérative qui travaille avec l’importateur français Lobodis dans le cadre du commerce équitable. La ville est surprenante, on sent bien qu’elle a été construite il y a peu et qu’elle est en plein développement. À part la traditionnelle place d’armes, on voit qu’elle a été construite rapidement, qu’il n’y a pas d’histoire et il y règne une activité fébrile et bruyante.

Je me fais conduire à la coopérative et suis accueilli très cordialement par la gérante, une jeune femme d’environ 35 ans, Doña Elisabeth et le président Juan Carlos. Nous démarrons l’entrevue qui a duré environ deux heures.

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Doña Elisabeth commence par m’expliquer l’historique de la coopérative. Créée en 2003, elle compte aujourd’hui 178 sociétaires producteurs de café sur une surface totale de 12.000 hectares.

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Il y a dans cette région de nombreuses entreprises privées exportatrices de café et c’est en constatant le succès de l’une d’entre elles, la plus importante, LA FLORIDA , que l’idée est venue aux fondateurs de se regrouper et de créer cette coopérative, avec au départ l’appui de 28 sociétaires. La gérante actuelle a été à l’initiative du projet, après des études universitaires, elle a accepté de travailler pendant deux ans bénévolement pour la coopérative et en a ensuite été nommée gérante. Mais comment faire pour organiser une activité de collecte de café puis d’exportation sans disposer des ressources financières nécessaires ? La réponse est venue d’un projet, baptisé INCA HAGO, dont le but était de favoriser l’exportation de café de qualité et sous label bio. La jeune coopérative s’est portée candidate et s’est vue à l’époque attribuer un budget de 70 000 $ d’un fonds international, ce qui lui a permis de démarrer une production bio en faisant l’acquisition des matériels nécessaires et en recherchant ses premiers clients.

d_Pitchanaki_descarga_de_cafe1.jpgMais la finalité de la création de la coopérative était d’atteindre l’autonomie non seulement en production de café mais en exportation et en commercialisation.

Doña Elisabeth me raconte alors une histoire très émouvante, celle de l’exportation du premier container de la coopérative en 2004. « À l’époque, la coopérative ne disposait d’aucune ressource financière. Or, premier problème : comment faire pour collecter du café auprès des sociétaires sans disposer de l’argent nécessaire pour le leur payer ? Un container contient 18 275 kilos de café vert, mais comment et où les trouver ? Nous nous sommes rendus compte que cela représentait à peu près deux sacs de café par sociétaire et nous avons donc eu l’idée de demander à chacun des sociétaires de bien vouloir « prêter » à la coopérative ces deux sacs, c’est-à-dire les livrer en juillet mais ne recevoir le paiement qu’en novembre. Et miracle, lors de notre assemblée générale, l’un des sociétaires a proposé de donner cinq sacs, un autre 08, un autre 10 et très rapidement avec environ 35 sociétaires, le container était rempli. Ils avaient donc vraiment confiance en leur coopérative pour accepter de livrer ainsi de la marchandise sans être payés immédiatement et surtout sans avoir la certitude d’être payés à terme.

Deuxième problème : toujours par manque de ressources financières, comment la coopérative allait-elle pouvoir effectuer le traitement de ce café (enlever son écorce et le trier) et aussi payer le transport jusqu’à Lima, le remplissage du container, puis toutes les formalités administratives d’exportation ?

Nous avons alors eu l’idée d’interpeller une coopérative sœur, CECOVASA, que nous connaissions car beaucoup plus ancienne que nous et qui travaillait avec un client commun. En effet, au mois d’octobre soit quatre mois après la livraison du café, les producteurs commençaient à s’impatienter et à réclamer leur dû. Grâce à l’appui d’un de ses dirigeants, Miguel Paz, CECOVASA accepte de nous avancer l’argent que nous doit notre client pour que nous puissions rembourser les sociétaires. De plus, à la négociation du contrat avec le client européen, nous manquions terriblement d’expérience pour fixer le prix. À l’époque, le quintal était payé 70 soles en café conventionnel, nous avons alors demandé un prix de 75. Et là, surprise ! , le client, de lui-même a augmenté le prix payé et nous a accordé une valeur de 83, incroyable non ?

k_1ra_exportacion_CEPROAP_2004.jpgVoilà comment en 2004, nous avons réussi à exporter notre premier container vers l’Europe, à être donc autonome tant en capacité de collecte du café que de commercialisation et d’exportation. Nous avons pu ainsi tenir nos engagements avec le fonds européen PROGRESSO qui nous avait demandé de faire nos preuves pour pouvoir ensuite, pendant cinq ans, nous aider à financer nos récoltes. Ce qui fut fait. Ce fonds européen travaillait déjà à l’époque dans les concepts du commerce équitable.

Pendant une durée de cinq années maximales, avec dégressivité des aides, cela nous a permis de:
• préfinancer les récoltes aux producteurs
• structurer notre outil production individuel et collectif
• commercialiser c’est-à-dire trouver des clients et participer à des foires internationales.
Quelques chiffres pour illustrer le développement de notre coopérative : un premier container en 2004, 5 en 2005, 13 en 2006 et 28 containers exportés en 2008, grâce à l’obtention d’un financement important auprès d’un fonds international appelé RADOBANK , qui nous a à l’époque financé à hauteur d’un demi-million de dollars, ce qui pour nous représente une somme considérable. L’importance d’obtenir ces prêts est de pouvoir pratiquer un préfinancement des récoltes aux producteurs.

A l’époque, aucune institution financière nationale n’acceptait de nous prêter un seul sol. Heureusement que nous avons obtenu ces financements internationaux, qui de plus présentent des particularités extrêmement intéressantes :
• tout d’abord, ils nous consentaient un taux de prêt extrêmement intéressant, à savoir 8 %, ce qui au Pérou est extraordinairement bas puisque un taux annuel peut aller jusqu’à 25 à 30 %.
• Ensuite et surtout, ce fonds international nous a proposé, au lieu de leur payer les intérêts dus, de nous les restituer sous forme de financement de projets. Projet d’amélioration de la production biologique, projet de reboisement des parcelles de café, projet d’amélioration des connaissances des sociétaires et aide à l’insertion professionnelle des femmes. Idée extrêmement innovante car au lieu de fonctionner comme une simple banque qui nous aurait prêté et ensuite facturé les intérêts du prêt, ce fonds de financement nous permettait grâce aux intérêts que nous devions, de financer des projets de développement personnel et collectif. Aujourd’hui par exemple, le montant des préfinancements que nous obtenons atteint 1.300.000 soles soit environ 500.000$ ».

Aujourd’hui, l’un de nos clients Lobodis, nous achète notre café et nous propose un préfinancement à un taux de 7,50% annuel, ce qui est très intéressant pour nous et pour nos sociétaires qui peuvent bénéficier ainsi d’avance sur leurs récoltes.

Dans un prochain article, nous poursuivrons l’interview avec cette coopérative en abordant justement le problème des taux d’intérêt faramineux  que devaient auparavant supporter les producteurs, et nous entendrons la gérante nous dire quels sont les impacts positifs du commerce équitable sur leur fonctionnement.

Bernard BRUEL août 2011